PoèmesLa lumière, changée

La lumière, changée

Il sait que ceux qui rêvent ont toute raison

J’ai choisi un poème d’Yves Bonnefoy, issu de son recueil Pierre écrite. C’est déjà le quatrième poème et il me semble que cela en dit beaucoup sur mes goûts : une poésie lyrique, étouffée et contemplative, des poètes formés par le surréalisme et revenus vers le monde. Le grand Pan est mort, mais la nature continue de chanter.

J’ai aimé ce poème car les images sont simples, belles et presque cinématographiques. J’imagine une forêt d’automne au crépuscule, vue depuis une caméra sur l’épaule, avec des plans d’abord serrés et courts, qui s’allongeraient en même temps que sur l’image on verrait l’entier des corps.

Et il y a ces derniers vers, qui sont l’aboutissement d’une théologie bizarrement négative, toute cette science, tous ces morts, notre fin à nous qu’on ne peut fuir, tout cela qui mène à l’amour du simple.

C’est un poème qu’on peut réciter, la poésie qui chante sur les vides et la typographie m’échappe encore. Ce n’est pas une langue conceptuelle. Il n’y a pas de mots à majuscules, comme Temps, Amour ou Éternité, mais c’est une langue de la présence : comme le dit Bonnefoy dans la préface à l’édition italienne de son recueil, « la pensée conceptuelle ne sait plus qu’il n’est de réel que cette présence qui est pourtant là devant nous – avec nous – en sa finitude essentielle ».

On ne peut éviter le langage, on ne peut concevoir une pensée sans langage, mais il ne faut pas se laisser ensorceler par des mots. Pour Bonnefoy, c’est le monde qu’il s’agit de voir, l’expérience dont il s’agit de témoigner, grâce à des mots soufflés par l’amour, des mots gagnés après une lutte contre le langage.

J’ai eu besoin de ça, de ce détour, pour avoir à nouveau envie de poésie, pour me sentir de nouveau capable de lire de la poésie, de réussir à adhérer à un texte au rythme différent du mien, avec des mots qui ne sont pas les miens.

Pour préparer mon tour de poésie, j’avais commencé par chercher un poème d’Andrée Chédid, dont le nom orne la bibliothèque où j’ai appris à lire. J’avais acheté un de ses derniers recueils, écrit quand elle était déjà âgée, et je lisais sans lire, sans être capable de prendre au sérieux ce que je lisais, je me sentais plein de cynisme, j’avais soif de bruit.

Or Chédid âgée n’est pas une poétesse bruyante, sa lutte avec la langue n’est pas dissimulée, mais c’est évidemment de la poésie et de la très belle poésie. C’est en découvrant un recueil plus ancien, plus classique aussi, que j’ai réussi à plonger dans son œuvre. Je me permets donc de présenter un autre poème, L’homme qui va, issu du recueil Textes pour la terre aimée, que j’entends comme un chant de l’errance et de l’attention.

 

Bonne(s) lecture (s)!

Gaspard Doumenc

Vice-Président APPF pôle jeunes

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La lumière, changée

Nous ne voyons plus dans la même lumière,

Nous n’avons plus les mêmes yeux, les mêmes mains.

L’arbre est plus proche et la voix des sources plus vive,

Nos pas sont plus profonds, parmi les morts.

Dieu qui n’es pas, pose ta main sur notre épaule,

Ébauche notre corps du poids de ton retour,

Achève de mêler à nos âmes ces astres,

Ces bois, ces cris d’oiseaux, ces ombres et ces jours.

Renonce-toi en nous comme un fruit se déchire,

Efface-nous en toi. Découvre-nous

Le sens mystérieux de ce qui n’est que simple

Et fût tombé sans feu dans des mots sans amour.

 

Yves Bonnefoy, La Pierre écrite, 1965, Mercure de France

Illustration : Birch forest I, Gustav Klimt, 1901

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L’homme qui va

 

Son œil fréquente les ombres

Il a la pierre de l’être

La fleur contradictoire est dans sa main

Le cœur inversé comme un voilier de fête

Il a appris puis désappris tout l’univers

Il a connu les pas des grandes malades

L’horizon sans aurore

Les villes de l’âpreté

La terre meuble qui défaille sous les maisons anciennes

Et les jours inclinés entre leurs sept miroirs

Il a la pierre de l’être

Ses ailes ont des racines

La Mort portant sa grâce et l’Amour sa couronne

Il sait que ceux qui rêvent ont toute raison.

Andrée Chédid, Textes pour la terre aimée, 1955, GLM

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