PoèmesLes Hurleurs

Les Hurleurs

Inquiétante étrangeté

Ce poème, intitulé « Les Hurleurs », est issu des Poèmes barbares, un recueil de Leconte de Lisle paru en 1862. Les Hurleurs, ce sont ces chiens qui gémissent sous la lune devant une mer qui les ignore. C’est un tableau magnifique d’une Nature indifférente à ce qui vit et à ce qui meurt, terriblement inquiétante quand le Soleil n’est plus là.

L’inspiration romantique est évidente : le poème s’ouvre sur une description d’une ville en bord de mer, après le crépuscule, et se clôt sur une méditation qui prend des dimensions cosmiques. Mais on peut y voir un retournement du sublime kantien : ce qui est sublime, c’est le dérèglement de la sensibilité, d’abord l’imagination humiliée par la démesure de la nature, et enfin l’élévation de l’entendement vers les idées de la raison, c’est-à-dire le rappel de la destination suprasensible du sujet. Certes, les chiens hurlent que le spectacle devant eux écrase leur capacité de représentation. Mais ici, l’idée qui fait la preuve de sa puissance dans ces « âmes en [ces] formes immondes » qui pleurent n’est ni belle ni morale : cette « angoisse inconnue », aux accents presque lovecraftiens, est proprement épouvantable.

Ce poème m’a tout de suite plu. Je crois que c’est un des premiers poèmes que j’ai recopiés en entier, au lycée, à l’époque où j’ai recommencé à lire de la poésie. Il est facile à aimer : les images sont frappantes, l’alexandrin est parfaitement rythmé, la langue est belle et lourde, les mots sont grands.

Cette « inquiétante étrangeté » inspirera le Comte de Lautréamont dans la rédaction des Chants de Maldoror : il y reprend le thème des chiens qui hurlent, désemparés devant la démesure. Il fait ainsi dire à la mère de Maldoror : « Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu’ils font : ils ont soif insatiable de l’infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même, je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime ».

Bonne lecture!

Gaspard Doumenc

Vice-Président APPF Jeunes

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Les Hurleurs

 

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,

La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux.

Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux

La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.

La nuit multipliait ce long gémissement.

Nul astre ne luisait dans l’immensité nue ;

Seule, la lune pâle, en écartant la nue,

Comme une morne lampe oscillait tristement.

Monde muet, marqué d’un signe de colère,

Débris d’un globe mort au hasard dispersé,

Elle laissait tomber de son orbe glacé

Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.

Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,

L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,

Affamait ses lions dans le sable qui fume,

Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.

Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,

Parmi les ossements de bœufs et de chevaux,

De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,

Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.

La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,

L’œil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,

Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,

Et d’un frisson rapide agités par instants.

L’écume de la mer collait sur leurs échines

De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;

Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,

Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.

Devant la lune errante aux livides clartés,

Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,

Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?

Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?

Je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,

Après tant de soleils qui ne reviendront plus,

J’entends toujours, du fond de mon passé confus,

Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !

 

Leconte de Lisle, Poèmes barbares (1862)

Illustration : Le Moine au bord de la mer, Caspar David Friedrich (1810)

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