Tu traverses la nuit plus douce que la lampe
J’ai choisi de vous présenter ce mois-ci un poème de René-Guy Cadou. Le poème s’intitule « La cinquième saison » et est issu du recueil « La vie rêvée », paru en 1944.
Je l’ai d’abord pris pour un poème d’amour, léger et entêtant comme un parfum trop fort.
Les alexandrins par couple de deux donnent un rythme proche du psaume, dans la lignée du Cantique des Cantiques, et l’adresse à l’être aimé revient à chaque distique, mais il n’y a pas d’Amoureuse ici, Cadou parle de la poésie.
Chacune des saisons accouche d’une expérience indécidable : le hasard se confond avec l’empreinte d’un corps remarqué par le poète. Cadou développe ici une érotique de la trace et de l’interprétation, son œil fait naître ce corps et l’amour de ce corps.
Il y a là pour moi quelque chose de fondamental quant à la nature de la poésie. La poésie est une prière qui sait qu’elle n’est pas performative, qui accepte que rien ne se produit quand on la récite. Et pourtant elle permet quelque chose : la cinquième saison, c’est la saison qui parachève, « ton souffle achève au loin », « et je ferme au-delà ». Le regard du poète fait advenir un monde réconcilié en secret avec la douceur.
Mais la poésie ne nous fait pas sortir du temps, le monde du dehors demeure. Le dernier distique laisse entendre que la cinquième saison n’est pas la dernière, qu’elle est assiégée, mais la communion a eu lieu, le même ne reviendra pas : toutes choses sont nouvelles.
Très bonne lecture !
Gaspard Doumenc, Vice-Président APPF, responsable des jeunes

La cinquième saison
S’il faut nommer le ciel je commence par toi
Je reconnais tes mains à la forme du toit
L’été je dors dans la grange de tes épaules
Les hirondelles de ta poitrine me frôlent
Dressé contre ma joue les tiges de ton sang
Le rideau de ta chevelure qui descend
Je te cache pour moi dans la ruche des flammes
Reine du feu parmi les frelons noirs des âmes
Par l’automne épargnés tes yeux sont toujours verts
Les fleuves continuent de passer au travers
Ton souRle achève au loin le clapotis des plaines
On ne sait plus si c’est le soir ou ton haleine
En hiver tu secoues la neige de ton front
Tu es la tâche lumineuse du plafond
Et je ferme au-delà des mers le paysage
Avec les hautes falaises de ton visage
L’étrave du printemps glisse entre tes genoux
Lentement le soleil s’est approché de nous
Tu traverses la nuit plus douce que la lampe
Tes doigts frêles battant les vitres de ma tempe
Je partage avec toi la cinquième saison
La fleur la branche et l’aile au bord de la maison
Les grands espaces bleus qui cernent ma jeunesse
Sur le mur le dernier reflet d’une caresse.
René-Guy Cadou, La cinquième saison, in La vie rêvée, 1944, Robert Laffont
Illustration : La rousse avec chemisier blanc, Henri de Toulouse-Lautrec, 1889.