Noëlec illec
Chers amis,
À quelques jours de Noël, j’ai eu envie de vous présenter une ballade de Clément Marot, célèbre poète de la Renaissance.
Cette ballade « du jour de Noël » n’est pas satirique, pas non plus totalement dévote, elle reste plus proche d’un exercice de style, d’un jeu qui montre la fertilité de l’imagination de Clément Marot, lui qui fut le poète le plus important de la cour de François Ier.
Ainsi, c’est une invitation légère à la fête et à l’amusement dans le pur esprit « marotique », et, en dehors de ses références bibliques nombreuses, il ne faut sans doute pas lui chercher plus de profondeur sur le fond. Sur la forme, sa particularité reste que toutes ses rimes finissent en C et qu’on les retrouve aussi précédées des différentes voyelles de l’alphabet, au fil de la poésie : ac, ec, ic, oc, uc. Ce sont les fameuses rimes dites « rauques ».
J’ai aimé ce poème parce qu’il est de circonstance bien sûr, mais aussi car je trouve le rythme étonnamment moderne, on se laisse happer par sa musicalité et cela me rappelle certains de nos poètes contemporains que nous promouvons chaque année à travers notre prix APPF.
Surtout, j’ai été touchée en tant que professeur de Français et d’Histoire, car Marot nous professe un grand amour de la langue française, langue qui a évolué au cours des siècles et dont la beauté permet toutes sortes de jeux. Je présume d’ailleurs que certains de mes petits élèves à l’orthographe aléatoire apprécieraient beaucoup celle-ci!
Ceci ne sera pas pour vous déplaire j’en suis sûre.
Joyeux Noël ou bonnes fêtes, chantez et dansez ric à ric, c’est fantastic, et surtout bons becs, sans dec!
Anne Capron, Vice-Présidente APPF

Ballade XI. Du jour de Noël
Or est Noël venu son petit trac*, (piste, chemin)
Sus donc aux champs, bergeres de respec;
Prenons chacun panetiere et bissac*, (besace)
Fluste, flageol, cornemuse et rebec,
Ores n’est pas temps de clorre le bec,
Chantons, saultons, et dansons ric à ric*: ( avec application et rigueur)
Puis allons veoir l’Enfant au povre nic,
Tant exalté d’Helie, aussi d’Enoc*, (Elie, Henoch biblique)
Et adoré de maint grand roy et duc;
Si on nous dit nac, il faudra dire noc.
Chantons Noël, tant au soir qu’au desjuc (petit matin, moment du lever)
Colin, Georget, et toy Margot du Clac.
Ecoute un peu et ne dors plus illec (ici, en ce lieu) :
N’a pas longtemps, sommeillant près d’un lac,
Me fut advis qu’en ce grand chemin sec
Un jeune enfant se combatoit avec
Un grand serpent et dangereux aspic;
Mais l’enfanteau, en moins de dire pic,
D’une grand’ croix luy donna si grand choc
Qu’il l’abbatit et luy cassa le suc* (col, tête);
Garde n’avoit de dire en ce defroc* (déroute, désastre) :
Chantons Noël tant au soir qu’au desjuc.
Quand je l’ouïs frapper, et tic et tac,
Et luy donner si merveilleux echec,
L’ange me dit d’un joyeux estomac:
Chante Noël, en françoys ou en grec,
Et de chagrin ne donne plus un zec*, (un rien, une chose sans valeur )
Car le serpent a été pris au bric.
Lors m’eveillai, et comme fantastic
Tous mes troupeaux je laissay près un roc.
Si m’en allay plus fier qu’un archiduc
En Bethleem : Robin, Gauthier et Roch,
Chantons Noël tant au soir qu’au desjuc.
ENVOY
Prince devot, souverain catholic,
Sa maison n’est de pierre ne de bric,
Car tous les vents y soufflent à grand floc;
Et qu’ainsi soit, demandez à saint Luc.
Sus donc avant, pendons soucy au croc,
Chantons Noël tant au soir qu’au desjuc.
Clément Marot (1496-1544), « Du jour de Noël », L’adolescence clémentine, in Oeuvres complètes de Clément Marot, Éditions Rapilly, Tome 3, 1824 .
Source de l’image : La nativité, enluminure du Moyen Âge tardif dans le Rothschild 2529, début XVème, Bibliothèque Nationale de France