Vers la guerre imminente?
Chers amis,
Ce mois-ci, c’est un autre de nos adhérents, Yves Manhès, qui nous propose ce poème de Louis Aragon. Celui-ci nous décrit la montée des périls dans les années trente et le passage de la paix à la guerre dans les années quarante.
Il a aimé ce poème d’abord par sa maîtrise technique, d’une virtuosité presque caricaturale, laquelle n’empêche pas de susciter une émotion réelle.
Bonne lecture et n’oubliez pas de vous inscrire au prochain dîner du mardi 29 septembre et à la remise du Prix APPF le jeudi 26 novembre.
Anne Capron, Vice-Présidente APPF

Autrefois, tout semblait ne pas nous concerner
Autrefois tout semblait ne pas nous concerner
Tous les événements portaient des millésimes
Tout se passait très loin très haut dans les années
Ce n’est que dans les journaux qu’on apprenait les crimes
Rien n’arrivait jamais que les hasards prévus
On se trouvait heureux de nos malheurs intimes.
La grêle brusquement sur nous s’est abattue,
Elle coupe elle hache effiloche égratigne
Fouaille et fouette à la fois les feuilles éperdues
Elle cogne à la vitre elle perce la vigne
Elle frappe la vie en ses tendres surgeons
Elle écorche les troncs coche l’herbe à son signe
Et les paumes des fleurs et les tendres bourgeons
Elle arrache du front des forêts les châtaignes
Et disperse le vol affolé des pigeons
L’homme court en tous sens et les lampes s’éteignent
Son manteau se rabat sur sa face de sang
Il ne sait même plus si c’est l’âme qui saigne
Il ne sait même plus quel mal son corps ressent
Il crie et tout à coup s’étrangle d’épouvante
Il s’est pris dans la peur des troupeaux hennissants
Et la foule animale énorme et violente
Louis Aragon, Le roman inachevé, 1956.
Source de l’image : « Le 3 mai 1808 à Madrid », Francisco de Goya, 1814, Musée du Prado