Il manque toujours quelque chose

Il manque toujours quelque chose

Après plusieurs semaines de silence dont je vous prie de nous excuser, je voudrais vous partager cette semaine un poème d’un des recueils que nous avons reçus pour préparer le prix 2025 : « Tout se tient », de Stéphane Bouquet.

C’était le dernier que j’avais à lire, à la toute fin août. Ça m’a beaucoup plu, j’avais l’impression d’avoir rencontré un auteur important et j’avais noté : « dans ce recueil, le langage déraille toujours, le regard fait imploser le cours lancé de la phrase et des expressions ». Il y était question de Pier Paolo Pasolini, de l’enfance, du temps qui passe, de solitude et de joie, du sale et du beau, et j’étais très heureux de me plonger dans une œuvre de cette qualité.

Le recueil s’intitule « Tout se tient », la première partie « Méditations de l’ancien jeune homme », alors j’ai voulu voir qui était ce vieux sage à la langue encore jeune, et j’ai vu que Stéphane Bouquet était mort le 24 août 2025!

Je me suis senti drôle. J’ai rouvert le recueil, je ne voulais pas le lire comme si c’était un testament, mais il s’était pourtant alourdi d’un peu de tragique.


Le pouvoir de séduction était intact. L’auteur continuait de me parler comme à un ami, ses souvenirs d’enfance ressuscitaient sous mes yeux, il avait une manière de décrire la nature et les hommes qui les rendaient immédiatement sympathiques. Entre les lignes, on devinait la maladie et l’hôpital.
Alors j’ai lu un entretien qu’il avait donné pour le Monde des livres, écouté une lecture faite à la Maison de la Poésie en avril, lu des articles qui lui rendait hommage et lu encore son recueil.


Dans la lecture de la Maison de la Poésie, on voit les deux corps du poète : le premier est prématurément vieilli, la voix est chaude mais un peu éraillée, le second est aussi alerte que quand il était danseur, le ton est rapide, drôle et érudit, ce que j’avais tant aimé dans le recueil.

J’ai choisi de vous présenter le second poème du recueil, qui n’a pas de titre, seulement un numéro, « 2. »


En distiques, Bouquet commence par le langage d’un tour-opérateur, « ville lac-&-montagne », qu’il va tout de suite subvertir pour dynamiter l’opposition nature-culture : il décrit le matin sur la rive de ce lac, où on ne sait plus vraiment si on ouvre ses volets sur « l’offre de brume » des prospectus ou bien si c’est la brume qui enlace nos volets mal réveillés. Le lac est calme, l’eau paraît illimitée mais dans la douceur, ce n’est pas le sublime des tempêtes, c’est un sublime modeste qui invite l’homme à participer. Le grand Pan est mort, vive le grand Pan. L’existence du pêcheur s’étend aux autres êtres qui vivent ici, la machine silencieuse et immergée n’est pas l’ennemie.


Le spectacle enivre tout, même la cloche se dérègle dans l’excès et le temps s’allonge, c’est illogique et beau. Et le dernier vers est magnifique : « élucidant sans faillir dans l’acmé du soir les ocres calligraphies du refuge ».

Bonne lecture !

Gaspard Doumenc, Vice-Président APPF, responsable des jeunes.

\2. Ce que fut vivre dans une ville lac-&-montagne :
chaque matin les volets de bois ouvrent sur 1 autre

offre de brume ou bien l’inverse : l’eau étale scintille
sans pli et aussi rassurante que la géométrie simple

d’un monde non-fini à deux dimensions. Dans sa joie
le paysage en profite pour passer à ce tutoiement

général que toute plénitude autorise. Toi que le lac
épate, écoute aussi la cloche si confusément excitée

de sonner 7 heures qu’elle cesse seulement 16 coups
plus tard : ainsi l’instant paradiso s’enmultiplie selon

son illogique exubérance. Vivre descendra vers
la rive et les farouches sympathisants de l’eau,

c’est sans doute ici l’intersection du temps avec le temps lui-même,
la barque, le pêcheur debout dedans ponctuant des gestes du calme

sa propre existence, canards et cygnes et cormorans
compris. Et le clapotis des vagues paraît chantonner

la comptine du presque-présent ou si maintenant était
juste ce qu’il faut savoir : les troncs, saules et platanes,

des arbres se penchent selon l’idée sinueuse de courbe
sur les pédalos pontons & glaciers qui leur sont confiés,

élucidant sans faillir dans l’acmé du soir les ocres calligraphies du refuge.

Stéphane Bouquet, Tout se tient, éditions P.O.L. , 2025.

Illustration : Château de Norham, lever de soleil, William Turner, 1845.

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